La pire pandémie depuis un siècle. Le plus fort ralentissement économique depuis la Grande Dépression. Des États-Unis polarisés et méfiants de leurs propres alliés. L’avenir de l’Europe remis en question. L’essoufflement du libre-échange. Barrières à la circulation des personnes, des biens et au développement des idées. L’autoritarisme en marche. La Chine qui bombe le torse. Tensions géopolitiques en hausse. La possibilité d’une nouvelle guerre froide.

Ce descriptif de l’actualité mondiale en juillet 2020 devrait être un signal d’alarme pour les Canadiens et Canadiennes. Notre pays a longtemps bénéficié d’un cadre international relativement favorable, caractérisé par peu de menaces directes pour notre sécurité, par un accès privilégié au marché le plus grand et le plus riche du monde, et par des règles et institutions internationales garantes d’un ordre mondial relativement ouvert et stable. Nous ne pouvons plus tenir ces conditions pour acquises.

Bien sûr, les décideurs politiques canadiens sont préoccupés par la gestion de l’urgence sanitaire et économique actuelle, mais la pandémie de la COVID-19 accélère également les changements géopolitiques qui ont précédé la crise et qui se poursuivront au-delà. Les dirigeants des gouvernements, des entreprises et d’autres secteurs ne doivent pas tarder à s’attaquer également aux conséquences de ces changements.

Le présent article met en évidence trois changements qui revêtent une importance particulière pour le Canada :

  • la transformation de la scène et du programme politiques aux États-Unis;
  • la montée rapide de la rivalité entre la Chine et les États-Unis;
  • la désintégration de l’ordre mondial libéral.

En soi, chacun de ces changements nécessiterait de repenser la stratégie canadienne. Ensemble, ils représentent le plus sérieux défi de politique étrangère auquel le Canada ait fait face depuis la Seconde Guerre mondiale. La prospérité, la sécurité et le bien-être futurs des Canadiens et Canadiennes dépendront, dans une large mesure, de notre capacité à naviguer dans ce monde inconnu.

La gestion des relations avec les États-Unis est la principale préoccupation de la politique étrangère du Canada pour des raisons évidentes :

  • Notre sécurité physique exige la coopération des États-Unis pour défendre l’Amérique du Nord.
  • Notre souveraineté repose sur le respect du territoire et de l’autonomie du Canada par les États-Unis.
  • Notre économie s’est développée autour d’un accès facile au marché des États-Unis, la destination des trois quarts de nos exportations de marchandises, qui représentent environ un cinquième de notre PIB et soutiennent environ 1,9 million d’emplois au Canada.

La présidence de Donald Trump a mis en péril ces intérêts canadiens. Il est arrivé au pouvoir en promettant de « déchirer » l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), a imposé des droits de douane sur l’acier et l’aluminium canadiens pour des raisons de « sécurité nationale », puis a menacé de punir « le peuple canadien » en représailles aux commentaires faits par le premier ministre Justin Trudeau lors d’une réunion du G7 en 2017. Bien que l’ALENA ait finalement été renégocié et que les droits de douane sur les métaux aient été levés, les menaces de Donald Trump ont ébranlé la confiance du Canada dans son plus proche allié. Lorsqu’une enquête réalisée en 2019 a demandé aux Canadiens et Canadiennes de décrire en un seul mot les États-Unis, ils ont le plus souvent répondu : Trump, président, chaos, confus et intimidant. Les récents rapports selon lesquels les États-Unis pourraient imposer à nouveau des droits de douane sur l’aluminium canadien ne font que renforcer ces soupçons.

La période jusqu’à l’élection présidentielle en novembre prochain s’annonce tumultueuse, Donald Trump s’en prenant à ses détracteurs, réels et imaginaires, aux États-Unis et à l’étranger. S’il perd l’élection, lui et ses partisans pourraient ne pas reconnaître les résultats sous prétexte de fraude. Après tout, il a déjà commencé à mettre en doute la fiabilité du vote par correspondance que de nombreux États prévoient mettre en place en raison de la pandémie du coronavirus. On ne peut écarter une crise constitutionnelle après l’élection. En revanche, si Donald Trump est réélu après avoir survécu non seulement à une pandémie et à une crise économique politiquement préjudiciables, mais également à une procédure de destitution, il pourrait se sentir véritablement libéré de toute contrainte pendant son second mandat.

La plupart des Canadiens et Canadiennes accueilleraient favorablement une victoire de Joe Biden à l’élection de novembre. Il a promis de rétablir les « partenariats historiques » des États-Unis avec leurs « amis démocratiques », un contraste frappant avec Donald Trump, qui a montré peu d’égard pour les alliés traditionnels de son pays, y compris le Canada. De plus, nombre des promesses politiques de Joe Biden, comme la réintégration de l’accord de Paris sur le climat, le respect des droits de la personne à l’échelle internationale et le réengagement en faveur du contrôle des armes nucléaires, sont conformes à l’opinion publique et aux positions gouvernementales au Canada.

Néanmoins, même si Joe Biden gagne, personne ne devra s’attendre à un retour à la « normale » dans les relations canado-américaines. La présidence Trump a été le symptôme de forces plus profondes dans la politique américaine qui ne disparaîtront pas à son départ. Nativiste et anti-internationaliste, le chauvinisme de la doctrine America First pourrait rester une force puissante dans la politique américaine pendant un certain temps, tout comme le populisme jacksonien a survécu au mandat présidentiel de son homonyme Andrew Jackson au XIXe siècle. Donald Trump a normalisé ces idées dans l’esprit de nombreux électeurs américains et a remodelé le Parti républicain pour en faire son champion. Il est aujourd’hui difficile, par exemple, de trouver des personnalités de premier plan dans les partis républicain et démocrate, qui défendent publiquement l’idée du libre-échange. La récente fermeture des frontières des États-Unis aux voyageurs était une décision de santé publique, mais elle a également été acclamée par les nativistes et les antimondialistes. De plus, la pandémie pourrait aggraver les écarts de revenus et accroître le ressentiment des personnes dont le niveau de vie ne s’est pas amélioré au cours des dernières décennies de croissance économique.

L’une des préoccupations immédiates du Canada a été de maintenir la frontière canado-américaine ouverte aux affaires. Les entreprises basées au Canada qui participent aux chaînes d’approvisionnement nord-américaines dépendent d’un accès fiable aux États-Unis. Plus de la moitié des quelque 2 milliards de dollars d’échanges quotidiens qui traversent la frontière le font par camion. Fin mars, après que la pandémie a frappé le pays, le gouvernement fédéral a négocié un accord avec les États-Unis pour fermer notre frontière commune aux voyageurs non essentiels tout en la gardant ouverte au commerce. Cet accord a apaisé les craintes que Donald Trump ne ferme précipitamment la frontière complètement, tout en réduisant l’exposition des Canadiens et Canadiennes aux voyageurs en provenance des États-Unis, où les taux d’infection à la COVID-19 ont généralement été plus élevés qu’au Canada. La menace de Donald Trump, en avril, d’interdire l’envoi au Canada de masques médicaux fabriqués par la société 3M, basée au Minnesota, a également incité les responsables canadiens à joindre de toute urgence leurs homologues et contacts aux États-Unis. Quelques jours plus tard, 3M a annoncé que les envois se poursuivraient.

La situation impliquant la société 3M met en évidence un défi à plus long terme pour le Canada dans ses relations avec des États-Unis transformés. Étant donné la probabilité de la volatilité continue de la politique étrangère américaine, le Canada doit développer des mécanismes plus sophistiqués pour défendre ses intérêts à tous les ordres du système politique américain, soit fédéral, étatique et local, ainsi que dans le secteur privé et les médias américains. Peu après l’élection de Donald Trump en 2016, le gouvernement fédéral avait pris contact avec des personnalités influentes de son entourage et avait ensuite mobilisé des provinces, des villes et le milieu d’affaires dans un vaste effort pour défendre les intérêts canadiens en communiquant avec des Américains influents, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du gouvernement des États-Unis. Une grande partie de cette campagne était axée sur la renégociation de l’ALENA et a depuis été réactivée lors des situations d’urgence, comme celle concernant 3M. Cependant, elle reste largement réactive et ponctuelle, et ne combat les incendies politiques que lorsque la fumée devient visible. Le Canada doit désormais investir davantage dans la « prévention des incendies » en saisissant et en abordant les problèmes et les menaces qui pèsent sur ses intérêts avant qu’ils ne se concrétisent. Ces mesures de prévention pourraient inclure :

  • l’institutionnalisation des mécanismes de coordination entre les défenseurs d’intérêts canadiens;
  • l’élargissement considérable de la représentation diplomatique du Canada dans différentes parties des États-Unis;
  • le renforcement de la capacité interne du gouvernement fédéral à suivre les questions clés et les personnes influentes aux États-Unis;
  • le soutien, à Washington, de programmes de groupes de réflexion qui s’alignent sur les intérêts canadiens.

Le Canada doit également se préparer à la possibilité que les États-Unis continuent de se retirer du libre-échange mondial dans les années à venir. Dans un monde où le protectionnisme est en recrudescence, les efforts du Canada pour obtenir des exemptions aux nouvelles restrictions commerciales américaines deviendront plus urgents. Ces efforts devront convaincre les décideurs politiques à Washington que le Canada et les États-Unis constituent un espace économique commun. Si la Maison Blanche propose de ramener la production et les chaînes d’approvisionnement d’outre-mer aux États-Unis, par exemple, le Canada doit faire valoir qu’un déménagement de ces opérations ici, pour les rapprocher des États-Unis, servirait effectivement le même objectif. La segmentation de l’économie mondiale en blocs rivaux serait malheureuse pour le Canada, mais il serait désastreux ne pas prendre pied dans l’un de ces blocs.

Un autre changement dans l’environnement international du Canada, qui pourrait bien devenir le développement géopolitique déterminant du XXIe siècle, est l’accession de la Chine au statut de grande puissance et la réaction des États-Unis. Les spécialistes des relations internationales parlent de transition des pouvoirs dans la politique mondiale lorsque les puissances montantes remettent en question la domination des « hégémonies en place ». Les données historiques indiquent que ce sont là des périodes à haut risque de guerre. Bien qu’il n’y ait pas de menace imminente de conflit militaire entre les États-Unis et la Chine, les tensions augmentent et continueront probablement à augmenter, que Donald Trump soit réélu ou non. Les attitudes au sein du gouvernement américain et parmi les dirigeants des deux principaux partis politiques ont rapidement changé pour considérer la Chine comme un concurrent stratégique, voire un adversaire. La stratégie maintenue par les États-Unis depuis plusieurs décennies qui consistait à se rapprocher de la Chine dans l’espoir qu’elle pourrait se libéraliser à l’intérieur et devenir un « acteur responsable » sur la scène internationale est pratiquement morte. La montée des tensions transpacifiques semble inévitable.

Le Canada a ses propres raisons d’aborder la Chine avec prudence. Deux citoyens canadiens, Michael Kovrig et Michael Spavor, croupissent dans des prisons chinoises depuis décembre 2018. Ils ont été incarcérés peu après l’arrestation au Canada de Meng Wanzhou, directrice financière du géant des télécommunications chinois Huawei, sur la base d’une demande d’extradition des États-Unis. En juin 2020, plus de 500 jours après leur emprisonnement, les autorités chinoises ont officiellement accusé les deux Michael « d’avoir recueilli des secrets et des renseignements nationaux pour les transmettre à des pays étrangers ». Selon toute apparence, ils sont les victimes innocentes d’une tentative chinoise de faire pression sur le Canada pour qu’il libère Mme Meng. Pékin a également limité certaines exportations agricoles canadiennes vers la Chine, probablement pour la même raison. Ces actions sont conformes aux mesures coercitives utilisées par la Chine contre d’autres pays. Ainsi, en mai, Pékin a imposé des droits de douane de 80 % sur les exportations d’orge australienne vers la Chine après que Canberra a demandé une enquête internationale indépendante sur la gestion de l’éclosion du coronavirus à Wuhan.

Les défis auxquels font face les décideurs politiques canadiens vont bien au-delà de la crise actuelle des détenus. À plus long terme, ils devront concilier les impératifs divergents de la politique canadienne à l’égard de la Chine et de l’Asie. Il faudra d’abord protéger le Canada contre les pratiques néfastes de la Chine, qui comprennent également :

La répression croissante des dissidents politiques et des groupes minoritaires en Chine est également inquiétante. Le Canada doit agir fermement face à ces défis. La sécurisation et la diversification des chaînes d’approvisionnement en matériel médical et en ingrédients pharmaceutiques, une vulnérabilité exposée par la pandémie de la COVID-19, ne sont qu’un début. Nous aurons besoin d’un système plus solide pour examiner les investissements potentiels au Canada par les entreprises étrangères dont les activités sont dictées par l’État. Nous devons également protéger l’infrastructure canadienne des télécommunications, y compris la 5G, et préserver les avantages canadiens dans certaines technologies émergentes telles que l’intelligence artificielle. Enfin, le gouvernement fédéral devra faire preuve de cohérence et de fermeté en dénonçant les violations des droits de la personne par la Chine.

Le deuxième impératif sera de développer les échanges commerciaux canadiens, y compris en Asie. Cette région représentait déjà plus des deux tiers de la croissance économique mondiale avant la pandémie et semble être la première à sortir de la crise. Même si les États-Unis resteront le marché d’exportation indispensable du Canada, les doutes quant à l’ouverture commerciale des futurs dirigeants américains, combinés aux gains potentiels de l’expansion commerciale sur les marchés à croissance rapide en Asie et ailleurs, renforcent la logique de diversification des marchés commerciaux. La Chine est déjà le troisième partenaire commercial du Canada, et cette relation devrait être maintenue même si le Canada s’oppose aux comportements problématiques de la Chine. La coopération avec Pékin sur les problèmes transnationaux, notamment les changements climatiques et la santé publique mondiale, sera également importante.

Au-delà de la Chine, le Canada aura besoin d’une stratégie régionale pour déterminer les partenaires prioritaires tels que le Japon, la Corée du Sud, Singapour, l’Indonésie et le Vietnam et consacrer une attention soutenue au renforcement de ces relations en collaboration étroite avec le monde des affaires canadien. À ce jour, les exportateurs canadiens n’ont pas tiré pleinement parti des accords commerciaux existants, notamment l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste, l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne et l’Accord de libre-échange Canada-Corée. Cette situation doit changer.

Troisièmement, nous devons coordonner nos efforts en Asie avec nos relations avec les États-Unis, un exercice des plus délicats à mesure que les tensions entre la Chine et les États-Unis s’accentueront. Comme nous l’avons relevé, le Canada se trouve déjà au beau milieu d’un conflit entre ces deux grandes puissances au sujet de l’arrestation de Mme Meng. En raison de notre histoire, de notre situation géographique, de nos impératifs économiques et de sécurité, de nos valeurs et de nos liens sociaux, les États-Unis resteront le plus proche allié et partenaire commercial du Canada, que les dirigeants américains partagent ce sentiment ou non. Néanmoins, le Canada a peu à gagner en provoquant inutilement la Chine, surtout si le moindre doute plane sur la volonté des États-Unis de défendre leur allié du Nord contre les représailles chinoises. Seul, le Canada ne peut battre la Chine dans un différend bilatéral.

Enfin, le Canada devra travailler avec d’autres pays, y compris nos partenaires traditionnels en Europe, pour développer à l’égard de la Chine des approches communes qui allient détermination et retenue. Les contours d’un tel regroupement semblent se dessiner : l’Union européenne a récemment durci sa position à l’égard de la Chine, tout comme le Royaume-Uni. Pour leur part, le Japon et l’Australie ont déjà fait l’expérience des méthodes chinoises et ont été parmi les premiers à prendre la mesure du défi. Les voisins de la Chine sont eux aussi inquiets, même s’ils souhaitent généralement éviter une escalade de la confrontation avec Pékin. Les enjeux sont trop importants pour renoncer à la prudence, notamment la stabilité de l’économie mondiale, la santé de milliards de personnes aux prises avec une pandémie et une crise climatique rampante, et finalement, la paix internationale. Il est donc essentiel de fixer des limites claires au comportement de la Chine et de renforcer la coordination entre les pays partageant les mêmes valeurs pour faire respecter ces limites afin de freiner l’aventurisme de Pékin. Or, traiter la Chine comme un ennemi pourrait en faire un. Une nouvelle guerre froide inutile serait déjà suffisamment mauvaise. Une véritable guerre, bien que moins probable, serait une tragédie.

L’ordre mondial libéral, c’est-à-dire les institutions, alliances, règles et normes que les États-Unis et leurs partenaires ont établies pour la première fois après la Seconde Guerre mondiale, a fait face à peu de concurrents après la Guerre froide, soit après que l’Union soviétique et son idéologie se sont effondrées et que la puissance américaine est devenue suprême. Aujourd’hui, l’ordre international libéral est à l’agonie. Bien que bon nombre de ses structures restent intactes, y compris les Nations Unies et ses agences, l’engagement politique pour les maintenir se dissipe. Trois des plus grandes puissances mondiales, les États-Unis, la Chine et la Russie, sont devenues des États effectivement révisionnistes qui considèrent l’ordre existant comme nuisible à leurs intérêts. Aucun d’entre eux ne souhaite détruire purement et simplement l’ordre actuel, mais tous trois veulent le changer. Cependant, leurs idées sur les changements nécessaires divergent. La seule puissance dans le monde à défendre le statu quo est l’Union européenne. Elle cherche à maintenir l’ordre international libéral, mais n’a pas encore réussi à traduire son énorme poids économique en influence géopolitique.

Certes, le président Trump porte la responsabilité de s’être retourné contre les alliés des États-Unis et les institutions internationales, mais l’ordre libéral s’érodait déjà bien avant son entrée à la Maison Blanche. La lassitude croissante du public américain à l’égard du coût élevé, en dollars et en vies humaines, des opérations militaires américaines de l’après-Guerre froide s’est accentuée depuis les années 1990. Pendant la campagne en vue de l’élection présidentielle de 2000, George W. Bush avait promis de réduire la participation des États-Unis dans la « construction de nation » en réaction aux opérations américaines coûteuses dans les Balkans et en Somalie au cours de la décennie précédente. Paradoxalement, ce sont les interventions déclenchées par M. Bush en Irak et en Afghanistan après le 11 septembre 2001 qui sont devenues les principales causes de la désaffection de l’opinion publique aux États-Unis et ailleurs. Pendant ce temps, le moment unipolaire des États-Unis s’amenuisait et l’éparpillement de la puissance mondiale enhardissait une Russie revancharde et une Chine ambitieuse, toutes deux rancunières de la prééminence des États-Unis et déterminées à freiner la diffusion des idées libérales qui menaçaient leurs propres régimes. Ils ont notamment créé des institutions internationales de « contre-ordre » préconisant des principes contraires au libéralisme, dont l’Organisation de coopération de Shanghai et l’Union économique eurasienne. Ailleurs, dans le monde démocratique, des réseaux transnationaux de populistes antilibéraux se sont attaqués à la fois à la mondialisation et à la gouvernance libérale, accusant celles-ci d’être toutes deux responsables de la corruption de leurs sociétés.

Ce n’est pas le déclin de l’ordre international libéral qui a été surprenant, mais la vitesse vertigineuse à laquelle il s’est produit. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) ne dispose plus de mécanisme d’appel fonctionnel pour régler les différends commerciaux. L’Organisation mondiale de la santé a été prise dans une tempête géopolitique pendant une pandémie ayant déjà tué près d’un demi-million de personnes. Il n’est pas certain que les dirigeants du G7 parviendront à se réunir au courant de l’année. Le Conseil de sécurité des Nations Unies n’a pas réussi à se mettre d’accord sur un appel, même symbolique, en faveur d’un cessez-le-feu mondial pendant la pandémie. Il y a deux décennies, le G20 a coordonné une réponse énergique de la part des grandes économies pour limiter les dégâts de la crise financière mondiale, mais comme l’écrit Thomas Bernes du Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale, la réponse du groupe à l’urgence actuelle a été « totalement inappropriée compte tenu du défi ». Heureusement, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord continue ses opérations militaires en Europe malgré les fracas politiques environnants, mais certains se demandent si l’alliance pourra survivre à quatre autres années de la présidence Trump. La communauté transatlantique a traversé une succession d’épreuves. Un changement à la tête des États-Unis pourra l’aider, mais là encore, ses problèmes traduisent des tendances plus profondes.

Tous ces développements sont particulièrement déconcertants pour le Canada, dont la politique étrangère depuis la Seconde Guerre mondiale met l’accent sur un multilatéralisme efficace. C’était plein de bon sens stratégique : les institutions et les règles internationales ont contribué à maintenir un système international relativement stable et ouvert, tandis que dans un monde où les loups se mangent entre eux et où les grandes puissances se livrent à une politique effrénée, les petits pays comme le Canada s’en sortent mal, surtout s’ils vivent à côté de l’un des plus grands « loups ». En Amérique du Nord, les institutions et les règles ont contribué à assurer la souveraineté du Canada, le protégeant ainsi de toute hégémonie. À l’échelle mondiale, elles ont permis d’amplifier la voix du Canada dans les affaires internationales et lui ont donné l’occasion d’exercer une influence modeste, mais réelle. Le multilatéralisme reflète également les valeurs culturelles que de nombreux Canadiens et Canadiennes adoptent chez eux, notamment l’aspiration à gérer les différences politiques d’une population diverse par l’intermédiaire d’institutions et de lois pacifiques.

Toutefois, bon nombre d’institutions internationales que le Canada a soutenues sont le fruit d’une configuration particulière de puissance et d’idées internationales, la Pax Americana. Confronté à la fragmentation de ce système, nous devons repenser notre approche du multilatéralisme dans un monde moins réglementé et plus cruel. Dans ce nouveau monde, le Canada aura besoin d’amis et de partenaires pour profiter de la force du nombre. L’établissement de relations de travail plus étroites avec des États démocratiques partageant les mêmes idées devrait être une priorité absolue. La démocratie libérale et les libertés d’expression et de conscience qui lui sont associées, ainsi que l’État de droit, sont attaquées à travers le monde. La Chine, la Russie et d’autres régimes autoritaires audacieux tels que l’Arabie saoudite ciblent des démocraties pour les punir ou les récompenser, afin de démontrer leur force et de diviser les pays démocratiques. Le vieux dicton que l’union fait la force n’a perdu rien de son actualité, et si les dernières démocraties libérales du monde ne font pas front commun, elles succomberont l’une après l’autre.

Or, se replier sur une redoute démocratique serait une erreur. La plupart des grands défis auxquels le monde fait face, des changements climatiques à la santé publique mondiale, exigent la coopération entre les États indépendamment de leur idéologie politique. Pourtant, de nombreuses institutions multilatérales échouent à faciliter cette coopération. Certaines d’entre elles, notamment les accords de contrôle des armes nucléaires ou le régime international de protection des réfugiés, sont en train de s’effondrer, tandis que d’autres, comme le Conseil de sécurité des Nations Unies, sont largement paralysés. Et il n’existe toujours pas d’accords multilatéraux efficaces dans plusieurs domaines émergents importants, tels que le recours aux armes cybernétiques. Nous devons décider où nous concentrerons nos efforts et, dans ces domaines prioritaires, nous devons consacrer un effort soutenu à la collaboration avec des partenaires pour faire fonctionner les structures existantes et en créer de nouvelles, au besoin. Paradoxalement, la crise pandémique actuelle peut favoriser un tel activisme, car elle a révélé à la fois la faiblesse des accords multilatéraux existants et la nécessité de coopérer.

Bien que le monde autour de nous soit en constante évolution, les Canadiens et Canadiennes ne doivent pas se considérer comme de simples pions dans les changements géopolitiques. En collaborant avec les autres, nous pouvons façonner l’avenir. Après tout, le Canada reste un pays riche et généralement respecté qui entretient de vastes relations internationales et dispose d’un service diplomatique compétent en matière de diplomatie multilatérale. Ces atouts nous ont permis de former des coalitions internationales pour résoudre des problèmes mondiaux précis lorsque les mécanismes multilatéraux existants ont échoué. Le Groupe d’Ottawa sur la réforme de l’OMC en est un exemple récent. Créé en 2018 pour trouver des moyens de sauver l’institution défaillante, les discussions du Groupe ont déjà donné forme à la création d’un organe d’appel pour les différends commerciaux, qui est en fait une réplique du mécanisme d’appel désormais moribond de l’OMC. Ce type de multilatéralisme pragmatique, novateur et axé sur des questions précises, qui est également ouvert à la participation d’acteurs privés, d’organisations non gouvernementales et d’administrations infranationales, selon l’enjeu, sera d’autant plus nécessaire dans les années à venir si les institutions existantes sont entravées parune plus grande contestation géopolitique.

Les efforts du Canada devront se concentrer sur un nombre limité d’enjeux, de problèmes et d’institutions, à commencer par ceux qui influent le plus directement sur la prospérité, la sécurité et le bien-être des Canadiens et Canadiennes, pour lui permettre ensuite de maintenir le cap. Bien que le maintien de l’ordre international fondé sur des règles soit un objectif louable, il est en fin de compte dénué de sens s’il n’est pas accompagné de stratégies qui définissent des priorités claires et traduisent les aspirations en actions concertées. Il en va de même si le Canada cherche à occuper une position de chef de file dans les organisations multilatérales : nos actes ont plus de poids que nos mots. Chaque pays qui cherche à obtenir un siège au Conseil de sécurité se présente en citoyen international exemplaire, mais si nos contributions aux opérations de paix des Nations Unies sont minimalistes et notre aide au développement modeste, qui trompons-nous?

Les Canadiens et Canadiennes et leurs dirigeants ont longtemps considéré la politique étrangère du pays comme une préoccupation secondaire, presque comme un luxe facultatif. Outre les relations avec les États-Unis, qui ont nécessité des soins constants, les actions du Canada ailleurs au monde avaient-elles vraiment de l’importance? Cette complaisance a été possible parce que nous avons bénéficié d’un environnement international relativement favorable. L’une des conséquences malheureuses de cette situation a été la dévalorisation de l’expertise en matière d’affaires internationales au Canada. En dehors de quelques ministères gouvernementaux à Ottawa, d’entreprises canadiennes menant des activités à l’étranger et d’un petit nombre d’experts dans divers domaines, les connaissances en matière d’affaires internationales de nos dirigeants politiques, de la classe d’affaires, des journalistes et de la population sont restées limitées, même si notre société s’est diversifiée. Le multiculturalisme, une caractéristique magnifique de la société canadienne, et connaissance du monde ne sont pas la même chose. Même nos étudiants universitaires sont moins susceptibles de partir à l’étranger dans le cadre de leurs études que les étudiants européens, américains et australiens.

Pour répondre efficacement aux défis d’un monde transformé, il faudra, à court terme, rassembler l’expertise existante. Il ne faut pas s’attendre à ce que les fonctionnaires fédéraux, aussi compétents soient-ils, repensent seuls la stratégie de politique étrangère du Canada. Les problèmes auxquels nous faisons face touchent des domaines interconnectés, dont les affaires, la sécurité, l’immigration, la santé et l’innovation, qui transcendent les distinctions traditionnelles entre les enjeux extérieurs et intérieurs et la frontière entre la politique gouvernementale et l’action privée. La réponse aux trois changements géopolitiques décrits dans le présent article nécessitera non seulement de nouvelles approches en matière de politiques, mais aussi des manières différentes de faire la politique étrangère. Le gouvernement fédéral a géré la renégociation de l’ALENA entre 2017 et 2018 en adoptant une approche pancanadienne incluant les gouvernements provinciaux et municipaux, les chefs d’entreprise et les dirigeants syndicaux, ainsi que diverses personnes ayant des contacts aux États-Unis. Ce modèle est peut-être difficile à reproduire, mais il est emblématique du type d’effort intersectoriel nécessaire pour d’autres enjeux urgents. Nous devons également réinvestir dans les principaux instruments gouvernementaux de notre politique étrangère, notamment le service diplomatique du Canada et ses bureaux à l’étranger, ainsi que dans notre préparation militaire, notre assurance contre un avenir plus risqué. Il en va de même pour l’aide canadienne au développement et son rôle dans la promotion de la stabilité et du développement durable à l’étranger. Le Canada ne pourra pas se mettre à l’abri des effets néfastes d’un monde instable et insoutenable, même s’il le voulait.

L’approfondissement des compétences mondiales du Canada est un objectif à long terme. Notre secteur privé a besoin des connaissances et des réseaux nécessaires pour trouver de nouveaux débouchés (et prendre des risques) dans les marchés étrangers autres que les États-Unis. La fonction publique fédérale a notamment besoin de plus d’expertise sur l’Asie. Elle devrait également recruter davantage de professionnels en milieu de carrière provenant de différentes professions et encourager fortement les fonctionnaires en service à rechercher des expériences en dehors du gouvernement dans le cadre de leur développement professionnel. Ces mesures permettraient d’apporter de nouvelles idées au gouvernement et de renforcer ses liens avec d’autres secteurs de la société canadienne. Une fois la crise de la COVID-19 passée, les gouvernements, universités et collèges canadiens devraient élaborer des plans pour envoyer chaque année des milliers d’étudiants postsecondaires canadiens à l’étranger, afin qu’ils puissent rapporter leurs nouvelles connaissances au pays. Enfin, il faudra également élargir la participation citoyenne aux discussions sur la politique étrangère afin de recueillir des idées, de mobiliser les individus et les groupes susceptibles de contribuer directement à l’atteinte des objectifs du Canada et de développer les connaissances en matière d’affaires internationales de plus de Canadiens et de Canadiennes. Les dirigeants politiques prennent des décisions en fonction de motivations électorales. Peut-être les électeurs canadiens exigeront-ils un jour que les candidats à une fonction nationale possèdent une compréhension pratique des défis internationaux auxquels le pays fait face et des mesures à prendre pour les relever. Certes, il faudra du temps pour que toutes ces initiatives portent fruit, mais elles constituent des investissements nécessaires dans les outils de base dont le Canada aura besoin pour réussir dans un monde plus concurrentiel et plus tumultueux.

La pandémie du coronavirus et le choc économique qu’elle a provoqué finiront par passer. Nous attendons tous avec impatience le jour où un vaccin sera disponible, où les marchés se seront stabilisés et où le chômage aura diminué. Ces défis préoccuperont nos dirigeants pendant un certain temps, ce qui est compréhensible. Cependant, la crise pandémique a également accéléré les changements géopolitiques qui ne montrent aucun signe de dissipation, et certains d’entre eux mettent en péril les intérêts canadiens d’une manière qui pourrait sembler nouvelle pour un pays longtemps habitué à un environnement international plus favorable. Les trois défis mis en évidence dans le présent article, soit la gestion des relations avec des États-Unis en mutation, l’adaptation à un monde où la rivalité sino-américaine s’intensifie et le maintien de la coopération multilatérale dans des domaines importants pour le Canada, ne sont pas les seuls que le pays connaîtra. La souveraineté du Canada dans l’Arctique, par exemple doit être assurée à mesure que la glace marine disparaît en raison des changements climatiques; les sociétés ouvertes comme le Canada sont exposées à divers types de perturbations numériques et de tentatives de déstabiliser sa politique démocratique; et la concurrence s’intensifie entre les États qui cherchent à dominer les secteurs technologiques émergents, de l’intelligence artificielle à la biotechnologie. La première étape pour relever ces défis est de les reconnaître. Nous devons affronter le monde tel qu’il est, et non comme nous l’imaginons ou le souhaitons. Le Canada devra se réveiller de son long et confortable sommeil.

Si la pandémie a mis en évidence des tendances inquiétantes, elle a également révélé des forces importantes du Canada. Contrairement aux sociétés qui ont été divisées par les pressions d’une urgence sanitaire et économique sans précédent, les Canadiens et Canadiennes ont largement fait front commun. Cette unité ne durera peut-être pas, mais le fait que les Canadiens et Canadiennes et leurs dirigeants politiques aient réagi en collaboration dans un moment de tension aiguë témoigne d’une grande résilience de la société canadienne. De plus, au lieu de se retirer du monde lorsque la COVID-19 a frappé, le Canada a commencé à collaborer avec d’autres pays pour trouver une réponse globale à la pandémie : maintenir la circulation des produits de première nécessité et des médicaments, prévenir l’effondrement des systèmes de santé ailleurs et soutenir les efforts conjugués en vue de développer un vaccin. Les Canadiens et Canadiennes ne sont pas isolationnistes. Nous savons que les virus ne possèdent pas de passeports et que la coopération internationale sera essentielle pour résoudre les problèmes transfrontaliers. Nous devrons faire appel à toutes ces forces dans les années à venir à mesure que le Canada naviguera dans le nouveau désordre mondial.

Partenaires du secteur privé : Manuvie et Shopify

Partenaire de consultation : Deloitte

Gouvernement : Gouvernement du Canada

Gouvernements provinciaux :

British Columbia,  Saskatchewan, Ontario et Québec

Partenaires de recherche : Conseil national de recherches Canada et Centre des Compétences futures

Fondations: Metcalf Foundation

FPP tient à reconnaître que les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux des partenaires du projet.

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